vendredi 10 mars 2017

Chris Anderson, La Longue Traîne. Quand vendre moins, c'est vendre plus [2006], Paris, Flammarion, 2012, p. 68-69.

"Le premier à avoir montré au consommateur américain ce que tout cela pouvait lui apporter fut un employé des chemins de fer de North Redwood, dans le Minnesota. Il s’appelait Richard Sears. Un jour de 1886, un bijoutier de Chicago adressa par erreur une caisse de montres à un distributeur local de North Redwood qui n’en voulait pas. Sears racheta les montres pour son compte puis les vendit à d’autres cheminots de la ligne, réalisant au passage un joli bénéfice. Ce qui le décida à en acheter d’autres et à lancer une entreprise de distribution horlogère.
En 1887, il transféra son affaire à Chicago et fit paraître dans le Chicago Daily News une offre d’emploi pour une personne capable de réparer des montres (il était absurde, se disait-il, de mettre au rebut les montres défectueuses qu’on lui renvoyait). Alvah C. Roebuck envoya sa candidature. Six ans plus tard, tous deux s’associèrent pour fonder Sears, Roebuck and Co., qui allait vendre des montres par correspondance en envoyant des catalogues aux agriculteurs saignés par les boutiques locales et les innombrables intermédiaires.
La promesse de Sears, Roebuck and Co. était simple, si l’on en croit son histoire officielle : ‘Grâce à de gros volumes d’achats, aux chemins de fer et à la poste, et plus tard au colis postal et à la distribution gratuite en zone rurale, la société proposait une alternative bienvenue aux magasins ruraux à tarifs élevés.’
Née avec les montres, l’entreprise ne tarda pas à s’étendre à tout ce dont un foyer ou une entreprise rurale pouvait avoir besoin. Sears et Roebuck distribuaient aux agriculteurs des catalogues pleins de textes accrocheurs rédigés par Sears lui-même, puis répondaient à leurs commandes à partir de leurs immeubles de Chicago, de plus en plus grands. Les deux associés finirent par investir 5 millions de dollars dans la construction de bureaux et d’ateliers de VPC dans les quartiers ouest de Chicago. Lors de son ouverture en 1906, avec près de 300 000 m2 d’ateliers consacrés à la VPC, cet établissement était le plus grand immeuble commercial du monde."

samedi 4 février 2017

Ashlee Vance, Elon Musk. Tesla, PayPal, SpaceX: l'entrepreneur qui va changer le monde [2015], trad. Michel le Séac'h, Paris, Groupe Eyrolles, 2016, p. 202-203.

"Pour ceux qui ont résolu les énigmes, répondu intelligemment aux entretiens et rédigé un texte de qualité, la récompense est une rencontre avec Musk. Il s’est entretenu avec la quasi-totalité des mille premiers collaborateurs de SpaceX, agents de sécurité et techniciens compris ; quand le personnel de l’entreprise est devenu trop nombreux, il a continué à rencontrer les ingénieurs. Avant d’être introduit, chaque salarié a droit à un avertissement : l’entretien peut durer entre trente secondes et quinze minutes, lui dit-on. Elon continuera probablement à rédiger des e-mails et à faire son travail pendant la première partie de l’entretien, sans parler beaucoup. Ne paniquez pas. C’est normal. À un moment, il fera pivoter son siège pour vous faire face. Là encore, pourtant, il se peut qu’il ne vous regarde pas dans les yeux ou ne semble pas totalement conscient de votre présence. Ne paniquez pas. C’est normal. Le moment venu, il s’adressera à vous. Et là, les récits d’ingénieurs qui ont rencontré Musk couvrent tout l’éventail de la torture au sublime. Il peut poser une seule question ou plusieurs. Mais vous pouvez être sûr qu’il vous sortira LA devinette : ‘Vous êtes sur la surface de la Terre. Vous marchez un kilomètre vers le sud, un kilomètre vers l’ouest et un kilomètre vers le nord. Vous vous retrouvez exactement à votre point de départ. Où êtes-vous ?’ L’une des réponses est ‘au pôle Nord’, et la plupart des ingénieurs pigent tout de suite. Alors, Musk reprend : ‘Et où encore pourriez-vous être ?’ L’autre réponse est quelque part du côté du pôle Sud, là où, si vous marchez un kilomètre vers le sud, la circonférence de la Terre se réduit à un kilomètre. Les ingénieurs sont moins nombreux à trouver cette réponse, et Musk se fait un plaisir de leur expliquer l’énigme, ainsi que d’autres, en émaillant ses explications des équations convenables. Il tend à s’intéresser moins à la réponse donnée par son visteur qu’à la manière dont il décrit le problème et sa démarche pour le résoudre."

samedi 28 janvier 2017

Dominique Boullier, Sociologie du numérique, Paris, Armand Colin, 2016, p. 52.

"Dans le public, la notion de bug fut rendue populaire grâce au ‘bug’ de l’an 2000 (Y2K)… qui n’était pas un bug ! Il s’agissait d’un choix technique effectué sous contrainte dans les années 1960 et qui consistait à coder la date en deux chiffres et non en quatre : 1901 était codé 01 et donc équivalent à 2001 (et cela avec les anciens langages de programmation comme le Cobol). Les choix techniques les plus ‘raisonnables’ ont des conséquences inattendues lorsque le numérique devient pervasif : toutes les ‘puces’ présentes dans le moindre de nos appareils, dont les ascenseurs, sont devenus visibles à ce moment de la panne (potentielle)."

Dominique Boullier, Sociologie du numérique, Paris, Armand Colin, 2016, p. 33-34.

"Lorsque le Bureau of the Census américain (ou Census Bureau) veut lancer son recensement de 1890, il doit constater qu’il n’a toujours pas fini de traiter le précédent qui date de 1879. Il est alors fait appel aux machines mécanographiques de Hollerith qui avait déposé une demande de brevet en 1886. Sa machine, à base de cartes perforées, elle aussi, utilise un codage binaire des données mais fonctionne déjà à l’électricité. Sa puissance de calcul se traduit en rapidité qui va séduire tous les États européens dans les premières décennies du XXe siècle.
La capacité de gérer le nombre est en effet un enjeu clé de tout État, du point de vue politique comme du point de vue administratif, pour en faire une politique des grands nombres (DESROSIÈRES, 1993). Le succès des machines Hollerith sera tel que la compagnie sera transformée en IBM (International Business Machines) en 1924 par Watson, dont le nom serivra à désigner l’intelligence artificielle version IBM dans les années 2010. Cet IBM occupera tout l’espace administratif pendant près de soixante ans, avant l’émergence de la microinformatique et continue de jouer un rôle essentiel dans les grands systèmes d’information, notamment urbains. En 1924 aussi, se crée la compagnie Bull en France, selon les mêmes principes. Les grands acteurs du numérique ont eux aussi une histoire longue et ne sont pas tous nés dans la Silicon Valley ! L’impératif du calcul n’est donc pas seulement un effet d’une pression à l’innovation technologique, il relève d’une nouvelle forme de gouvernement, appuyé sur des ‘instruments’ (LASCOUMES et LE GALÈS, 2007) parmi lesquels les machines jouent un rôle important. Les grandes administrations statistiques seront, elles aussi, créées en lien direct avec cette disponibilité des machines : ainsi Carmille, en France, en 1940, utilise les militaires démobilisés comme lui pour créer le service de démographie qui exploitera les machines mécanographiques entre les recensements, ce qui donnera l’INSEE en 1946."